14. In media vita, in morte sumus

Durée : deux semaines
Coût émotionnel : ❤️❤️❤️❤️
Coût matériel : 💰

Pour vivre cette aventure existentielle, peut-être l’une des plus difficiles et périlleuses de ce livre, capturez dans la nature un petit, un tout petit animal. Une fourmi, une coccinelle, un verre de terre feront parfaitement l’affaire. Evitez les animaux trop antipathiques comme le pou, la puce ou la tique ou le moustique ; évitez aussi les animaux plus complexes, ou trop attendrissants, comme les moineaux, les souris, les chats ou les chimpanzés.

Enfermez l’animal dans une petite boîte transparente et hermétique que vous aurez pris soin d’acquérir préalablement (un tube à essai, une boîte à coton-tige, feront parfaitement l’affaire). Ramenez cette boîte chez vous, et préparez à l’animal une existence courte, mais intense.

Tout d’abord, personnalisez-le : trouvez-lui un nom, différents surnoms, une famille, des goûts, des traits de caractère. Nourrissez-le pour qu’il survive, rassurez-le quand vous le voyez énervé ; prenez soin de lui.

Gardez-le auprès de vous. Habituez-vous à sa présence. Pendant deux semaines, conservez la boîte en évidence chez vous, afin qu’elle soit souvent sous vos yeux. Si possible, emmenez avec vous la boîte sur votre lieu de travail.

Tissez une vraie relation avec cette créature. Au moins cinq minutes par jour (plus si vous vous en sentez le courage ou l’envie), confiez-vous à elle. Racontez-lui vos craintes, vos espoirs, vos angoisses ; détaillez-lui vos souvenirs d’enfance, vos chagrins d’amours, vos ambitions brisées, vos illusions perdues. Soyez avec elle d’une sincérité totale — elle ne vous jugera pas, ne vous méprisera pas, et accueillera toutes vos confidences avec la même calme sérénité. Essayez de lui parler comme vous l’auriez fait avec le plus doux, le plus accessible, le plus fiable enfin des psychanalystes — mieux, comme vous le feriez dans le secret de votre âme.

Au bout de deux semaines, si l’animal a survécu, ôtez-le de sa boîte. Appelez-le par son nom, et faites-lui vos adieux. Dites-lui tout ce que votre relation avec lui a représenté. Puis, écrasez-le du pouce (si c’est une fourmi) ou du talon (si c’est un ver de terre). La répugnance que vous causera certainement le meurtre de cette petite bête, que vous auriez distraitement écrasé il y a quinze jours sans en être chagriné, vous fera voir, au choix, soit l’horreur des crimes minuscules que nous commettons quotidiennement sans y penser, soit tout ce que notre sens moral doit à l’arbitraire de nos projections émotionnelles.