23. Souvenir, souvenir

Durée : un mois et toute une vie
Coût émotionnel : ❤️❤️
Coût matériel : nul

Au soir de votre vie, assis dans la cour de l’EHPAD, regardant passer les voitures autonomes sur la départementale 19 en attendant l’heure d’une fade soupe de légumes, il ne vous restera plus que vos souvenirs. Face à ce constat, deux réactions possibles : les uns se forceront de vivre la vie la plus riche possible, accumulant les souvenirs heureux ; les autres, un peu plus fainéants, un peu plus malins aussi, comprendront qu’on peut toujours s’inventer des souvenirs.

Cette aventure existentielle consiste donc à s’implanter un ou plusieurs faux souvenirs. C’est une entreprise bien plus aisée qu’on ne pourrait le croire. La mémoire humaine est malléable et défaillante et nos souvenirs, les plus anciens surtout, n’ont avec la réalité qu’une vague relation de cousinage. Les lecteurs sceptiques se référeront à l’abondante littérature sur le sujet en psychologie de la mémoire, ou, s’ils sont un peu plus fainéants, un peu plus malins aussi, se contenteront de croiser en famille ou entre amis les récits de souvenirs communs pour se rendre compte qu’il en existe autant de versions différentes et contradictoires qu’il existe de participants.

La mémoire humaine est à dire vrai si perméable aux manipulations qu’implanter un souvenir à quelqu’un d’autre s’avère, en plus d’être peu éthique, trivial et sans intérêt. Il est toutefois plus difficile d’implanter, de manière délibérée, un faux souvenir dans sa propre mémoire. Quand bien même on parviendra assez aisément, par un effort répété d’évocation, à imprimer dans sa mémoire un faux souvenir, on y conservera également le souvenir parallèle très clair de l’intention délibérée de se l’implanter. Il va donc falloir ruser. Nous vous proposons ici quelques pistes. Dans tous les cas, il s’agit, en croupier de la mémoire, de disposer le faux souvenir dans un paquet de souvenirs véritables, avant de bien mélanger.

Première technique : sélectionnez quatre souvenirs authentiques, plutôt agréables, et confectionnez un faux souvenir, également très agréable, sur le modèle des vrais. Par exemple, si vous vous souvenez de quatre séjours heureux dans des villes du sud de la France, Avignon, Aix-en-Provence, Nîmes et Toulon, tentez d’ajouter le souvenir d’un séjour à Carpentras. Renseignez-vous sur la ville — selon la manière dont fonctionne votre mémoire, il vous faudra regardez des photos et des vidéos, écouter des sons, sentir des odeurs, établir des cartes mentales. Une fois le faux souvenir confectionné, évoquez, tous les soirs avant de vous coucher pendant un mois, les cinq souvenirs dans un ordre à chaque fois différent. Vous pouvez vous contenter d’une évocation mentale, ou bien les raconter à voix haute. Les plus méticuleux utiliseront le pouvoir d’évocation très fort des odeurs, associant chaque souvenir à une odeur bien précise — orangers en fleur, pétrichor, odeur d’essence ou tabac froid — qu’ils respireront tous les soirs.

Deuxième technique : faites-vous aider d’un journal. Pendant une semaine (un mois, ou une année), tenez un journal intime très précis dans lequel vous enregistrerez méticuleusement tout ce qui vous arrive. Ne vous prenez pas pour Stendhal : le but n’est pas de faire de la littérature. Constituez simplement le catalogue de ce qui vous est arrivé pendant la journée, sans aller plus loin. N’oubliez pas de noter les détails triviaux qui donnent au réel son aspect si réaliste — vous vous êtes réveillé avec un mal de crâne, vous avez dû attendre pendant des heures le plombier qui venait réparer un dégât des eaux, une centaine de personnes a aimé votre dernier statut Facebook. Dans ce journal, vous disposerez de temps en temps de faux événements, de préférence particulièrement agréables ou flatteurs, en alternant de petites choses — vous êtes rentré du travail à pied parce qu’il faisait beau, en réalité vous avez pris le bus — et des choses plus conséquentes — vous avez déjeuné dans un restaurant étoilé avec votre patron, en réalité vous avez déjeuné seul chez O’Tacos. Ne relisez surtout pas ce que vous écrivez. Une fois l’exercice achevé, cachez le journal au fond d’un tiroir ou d’un disque dur et n’y touchez pas pendant quelques années. Puis, rouvrez le journal et relisez la semaine (le mois, ou l’année) que vous avez méticuleusement enregistrée. Vous serez alors bien en peine d’y distinguer le vrai du faux. Relisez ensuite régulièrement ce journal afin de définitivement implanter dans votre mémoire ce millefeuille de souvenirs authentiques et de souvenirs factices.

Troisième technique : faites-vous aider d’une amie (ou d’un ami), d’une vieille amie avec qui vous vous retrouvez souvent pour vous remémorer les événements marquants de votre amitié débutante, d’une amie de confiance aussi, car vous allez lui donner accès à quelque chose de très intime : votre propre mémoire. Lorsqu’on se remémore des souvenirs avec des amis, il arrive fréquemment que ces derniers se souviennent de détails qu’on avait soi-même oublié. A force d’entendre ces détails racontés, on finit par les intégrer à nos souvenirs comme si on ne les avait jamais oubliés. Demandez donc à votre amie d’ajouter aux récits que vous vous racontez des détails faux, mais particulièrement agréables pour vous. Si elle est elle-même aventurière existentielle, vous ferez la même chose pour elle.