Durée : un mois
Coût émotionnel : ❤️
Coût matériel : 💰
Pour vivre cette aventure existentielle, réglez sur votre téléphone une alarme quotidienne, qui sonnera tous les soirs à la même heure, un peu avant l’heure habituelle de votre coucher. Pendant un mois, lorsque cette alarme sonne, cessez immédiatement, sauf cas de force majeure, votre activité présente, prenez une feuille de papier, votre téléphone ou votre ordinateur, et notez la journée qui vient de s’écouler sur une échelle de 1 à 100. « 1 » correspond à la pire journée que vous puissiez connaître (votre père meurt d’une rupture d’anévrisme quand vous le surprenez au lit avec votre moitié, et en plus il pleut), « 100 » à la meilleure (vous grattez un Banco gagnant juste après avoir reçu un premier baiser de l’élu(e) de votre cœur, et en plus il fait beau). La plupart de vos journées devraient normalement osciller entre 30 et 70, mais ne prêtez pas trop d’attention à la précision de la notation : notez à l’instinct, en ne vous accordant pas plus de dix ou vingt secondes de réflexion et de remémoration, et sans penser particulièrement aux notes que vous aviez données à vos journées précédentes (pas question de viser une cohérence inatteignable !) Marquez immédiatement, à côté de votre note, la date du jour ; vous pouvez également y joindre quelques mots-clefs qui évoquent pour vous l’ambiance de cette journée : « pluie/surprise/trahison/mort » et « soleil/amour/argent » conviendraient pour les journées sus-décrites. Dans un registre plus standard, « métro/travail/absence de sens/sentiment d’échec » illustrerait aisément un lundi de novembre noté aux alentours de 36 ou 37, tandis que « jour férié/recherche du temps perdu/château-Margaux/orgasmes » correspondrait plus naturellement à un solide 79.
Le mois écoulé, à l’aide d’un logiciel de tableur, ou tout simplement d’un papier et d’un crayon, en artisan méticuleux de la data science, dessinez le graphique chronologique de vos notes quotidiennes. Passez ensuite à l’analyse de ces données : qu’avez-vous appris de cet acte d’introspection et de notation quotidien ? Êtes-vous plus heureux les mardis ou les jeudis ? Votre niveau de satisfaction est-il relativement constant, avec des variations faibles, ou bien passez-vous d’un extrême à l’autre (d’un samedi à 25 à un dimanche à 90) ? Quels sont les mots clefs qui reviennent généralement dans les jours heureux ? Dans les jours malheureux ? Plus intéressant : l’évaluation quotidienne que vous avez consignée correspond-elle au souvenir que vous avez à présent de ce mois écoulé, ou bien le travail de remémoration a-t-il déjà transformé votre opinion des journées que vous avez vécues ? Par exemple, peut-être vous souvenez-vous avec plaisir de ce dimanche après-midi d’il y a trois semaines et de cette longue promenade au parc en famille, tout en découvrant avec stupeur, en consultant vos archives, que le soir même vous aviez donné à cette journée un modeste 44, indiquant en mots-clefs : « boue/fatigue/vélo cassé/le petit a vomi ». En admettant que vous constatiez de tels désaccords, demandez-vous qui a raison : le « vous » qui se remémorait sa journée (l’événement étant plus proche, son souvenir était meilleur !), ou le « vous » qui se remémore le mois passé (celui-là dispose de plus de recul) ? Optant probablement pour un scepticisme tranquille, vous hausserez les épaules et donnerez à cette aventure existentielle une note sur une échelle de 1 à 100.