Durée: trois mois
Coût émotionnel: ❤️❤️❤️
Coût matériel: 💰💰
Pour vivre cette aventure existentielle, pratiquez régulièrement pendant au moins trois mois une activité pour laquelle vous êtes très mauvais(e). Non pas une activité que vous maîtrisez mal, ne l’ayant jamais beaucoup pratiquée, et dans laquelle l’application constante d’un effort sincère pourrait vous faire progresser à grands pas, mais une activité dans laquelle, en raison d’un certain nombre d’incapacités de l’ordre de l’inné ou de l’acquis depuis trop longtemps déjà, vous ne parviendrez jamais à dépasser le stade du médiocre. Peut-être, adepte fervent du mérite, pensez-vous qu’il n’existe aucune activité dans laquelle un travail intense et répété ne saurait amener n’importe qui, sinon à l’excellence, du moins au correct. Toutefois, si vous faites l’effort de ne pas borner votre horizon aux activités familières ou même socialement acceptables, vous découvrirez sans doute de vastes potentialités d’échec.
Ainsi, si vous êtes violoniste d’orchestre, sans doute parviendriez-vous, au prix d’un effort méritoire, à une maîtrise tout à fait convenable du tuba. Mais feriez-vous un bon pilote de rallye ? Gagneriez-vous haut la main un concours de shots ? Et quelle est votre valeur au combat de rue ?
Fight or flight : il existe deux manières de se hisser au sommet dans la compétition. La première, qui est souvent la seule à laquelle nous pensons quand nous nous racontons l’histoire de notre vie, consiste à se battre, à travailler dur, à persévérer. La seconde — qui est en réalité la première, tout du moins chronologiquement, consiste en la sélection des compétitions auxquelles nous acceptons de participer.
Ce frêle et pâle doctorant en littérature, premier prix de piano du conservatoire, n’a que mépris pour le football et va jusqu’à s’enorgueillir de son ignorance des règles, pourtant simples, de ce sport. Cet instituteur pauvre ne parvient pas à comprendre ce qui peut pousser les traders, dentistes et autres avocats d’affaires à accumuler toujours plus de cet argent dont ils sont incapables de profiter réellement. Cette mère de famille nombreuse, qui aime tant son mari et ses enfants, a beaucoup de peine pour son ancienne amie de faculté qui, courant les bars, couche tous les soirs avec un homme différent dont elle ne parviendra pas, le lendemain, à citer une caractéristique définitoire qui ne soit pas physique.
À dire vrai, cette sélection préalable des combats que nous allons mener est parfaitement rationnelle et parfaitement salutaire. Mais vous êtes un aventurier existentiel et, pour étendre un peu plus votre connaissance du monde, vous allez pratiquer régulièrement, et sérieusement, une activité dans laquelle vous allez probablement être le plus mauvais. Les gros et les grosses pratiqueront la capoeira, les laids et les laides s’inscriront sur Tinder, les timides participeront à des concours d’improvisation.
Si vous ne pouvez songer à une activité dans laquelle vous seriez profondément médiocre ; si, tel le duc de Nemours, vous excellez en tout — à l’épée, au jeu de paume, à la conversation et à la galanterie, jetez immédiatement ce livre et plongez à corps perdu dans le monde : vous êtes un individu trop rare pour que vous puissiez vous permettre de le priver plus longtemps de votre présence.
A l’aventure de l’incapable volontaire, deux issues possibles. Certains parviendront à goûter les plaisirs d’un défi hors du commun et à ne voir la compétition que comme une compétition contre eux-mêmes. Le moindre progrès sur un terrain sur lequel ils avaient si peu d’avantages les rempliront d’une fierté extrême. D’autres ne tireront de cette aventure qu’une connaissance plus détaillée du goût amer de l’échec, devenant éventuellement peut-être un peu plus bienveillant à l’égard de ceux qui, ne disposant à la naissance que de peu d’avantages, ne sont pas parvenu à n’investir que des compétitions dans lesquelles ils avaient la possibilité d’exceller.