Introduction au concept d’aventure existentielle

Aussi loin que vos souvenirs remontent, vous avez toujours voulu être un aventurier. D’Artagnan, Indiana Jones, Yoko Tsuno, Bob Morane et Corto Maltese ont nourri vos rêves d’enfance. Sentir sur vos lèvres le sel des mers du Sud. Respirer le souffle brûlant du sirocco. Échapper à mille dangers, connaître mille délices ; vaincre des rois, sauver des princesses, démasquer des traîtres ; découvrir des cités englouties ; dévoiler des mystères ; avoir le cœur qui bat.

Puis vous avez grandi. Vous vous êtes peu à peu aperçu que, dans le monde dans lequel vous viviez, il n’y avait pas de Graal à trouver ; qu’aucun bateau en partance vers une mer inconnue ne vous attendait au port. Quant au duel, il n’est pas seulement illégal — il est tout bonnement passé de mode.

Il reste bien sûr les voyages, la drogue, le sexe. Pauvres échappatoires : la chair est triste et ne varie guère, la drogue est en vente libre sur le dark web, et le moindre village perdu a été quadrillé par Google Maps et le Lonely Planet. Tout ce que vous pourrez vivre dans ces domaines a déjà été vécu, étudié, répertorié ; tous les mystères ont été levés ; toutes les énigmes ont été résolues.

Tout cela, vous l’avez compris. Ayant atteint l’âge de vingt-cinq ou trente ans, vous avez conclu qu’au cours de votre existence vous trouverez le divertissement souvent, le plaisir parfois, le bonheur peut-être — mais pas l’aventure ; et qu’au final vous obtiendrez des bouleversements plus intenses en lisant La recherche du temps perdu de Marcel Proust, qu’en prenant un billet d’avion pour les antipodes. Et après tout, peut-être n’est-ce pas si grave : les sept tomes de la Recherche vous coûteront moins de cent euros et leur lecture vous prendra plusieurs années.

Devez-vous pour autant abandonner tout espoir ? Non. Il est encore possible de trouver l’aventure en ce monde, l’aventure véritable et pas seulement son succédané. La condition pour la trouver est toutefois de commencer par s’interroger sérieusement sur ce qu’est réellement l’aventure. En quoi consiste-t-elle, une fois dépouillée de son spectaculaire et de son folklore — duels au soleil, demoiselles en détresse, paysages fantastiques ?

Première thèse : l’aventure n’est en réalité rien d’autre que le déplacement massif et inattendu de l’existence ; l’advenue intense et bouleversante du nouveau ; l’irruption d’un événement, d’un personnage, de quelque chose qui rend caduques nos catégories préexistantes et nous pousse tout autant à l’action qu’à l’élaboration de modes inédits de saisie de nos entours. « Notre héroïne avait vécu une vie tranquille et sans histoires, jusqu’à ce soir de septembre où, en remontant le boulevard pour rentrer chez elle… ».

La technologie et la marchandise modernes sont le résultat d’efforts splendides visant à nous prémunir précisément contre l’aventure — visant à nous empêcher de rencontrer les obstacles, les inattendus, le dérangeant qui, certes, nous causeraient de la souffrance, nous feraient courir des risques physiques, mais procureraient aussi l’ivresse de la nouveauté et de l’incertain. Et nous voilà prisonniers de la cage de fer rationnelle d’un confort ennuyé, noyés dans l’obsession répétitive du fun, privés de toute possibilité d’aventure authentique.

Tirons les conséquences de ce diagnostic : nous ne retrouverons pas l’inattendu et le bouleversant dans nos rapports avec les objets, les lieux ou les personnes, sauf à le vouloir — sauf à entreprendre délibérément la modification de notre environnement dans le but de changer notre manière de l’appréhender. Car la vérité de l’aventure n’est pas dans les choses, dans les événements ni même dans les personnes que nous y croisons : elle est dans notre propre modification.

Deuxième thèse : l’aventure moderne sera existentielle et intérieure ; et seuls les imbéciles lui reprocheront d’être microscopique.

Qu’est-ce donc que l’aventure existentielle ? C’est l’aventure toute pure, déshabillée de ses oripeaux contingents. L’aventure existentielle est aussi économique qu’elle est intense et peut, pour une bonne part, se pratiquer en chambre. Lorsqu’elle convoque des lieux et des objets nouveaux, ils ne sont qu’autant d’occasions momentanées d’accéder au véritable but de l’aventure existentielle : le processus de production d’états d’âmes inédits, à l’occasion duquel s’effectue la création de catégories et d’interprétations du monde nouvelles. Quant à la personne qui s’engage volontairement dans ces processus, qui recherche et traverse de nombreuses aventures de ce type, nous la baptiserons avantageusement du titre « d’aventurier existentiel ».

Chacun d’entre vous a déjà vécu, sans le savoir, de très nombreuses aventures existentielles ; les enfants sont spécialement doués dans ce domaine (pensez à l’intensité existentielle de leurs premières fois). A qui ce livre est-il donc destiné ? A ceux qui ont suffisamment apprécié ces quelques aventures existentielles passées que leur a fourni le hasard pour souhaiter en vivre d’autres, et les explorer de manière intense et systématique. Pour ceux-là, cet ouvrage se veut un guide, une aide, un appui : une carte, partielle et incomplète, du continent immense de l’aventure existentielle — dont la majeure partie est et restera longtemps terra incognita.

Ce livre contient vingt-neuf chapitres, chacun consistant en une proposition d’aventure existentielle. Chaque aventure est décrite sous la forme d’un protocole à suivre par l’aventurier. Il existe deux manières d’aborder ces aventures : l’aventurier peut d’abord se contenter de suivre sa fantaisie ou les hasards de la pagination, et parcourir ces aventures jusqu’à en trouver une qui le séduit et qu’il s’efforcera de vivre (sous la forme proposée ou sous une forme adaptée). Pour ceux qui souhaitent explorer l’aventure existentielle d’une manière à la fois plus systématique et plus ludique, nous donnons plus bas les règles du jeu existentiel. Ces règles ne constituent qu’une proposition, à adapter en fonction des désirs et des exigences de chaque aventurier. Car on peut attendre beaucoup de l’aventure existentielle — bouleversements, visions, émotions et intuitions inédites — mais une telle activité ne vaudrait pas une heure de peine si elle ne parvenait pas à nous rendre, à une échelle modeste, un peu moins ennuyés, un peu moins figés, et un peu plus libres.